À mon corps – à propos

Note d'intention

Avec À mon corps je m’interroge depuis 2008 sur la place qu’ont nos corps dans un monde inondé d’images de femmes et d’hommes aux mensurations de plus en plus standardisées et normées. Avec la volonté de m’éloigner des représentations hypersexualisées des corps qui investissent de plus en plus l’espace visuel contemporain, je mets en place des protocoles de travail que j’applique à moi-même et à 72 autres personnes. Les prises de vue se font de dos, sur un même fond épuré, une même lumière diffuse, en utilisant des tirages instantanés de format 8,5 x 10,8 centimètres.
Avec les 245 photographies qui composent l’intégralité du travail, je crée plusieurs ensembles d’images afin d’installer un dialogue entre les corps. Au mur, les tirages instantanés originaux sont présentés par ensembles de trois, de cinq ou de neuf.
Le protocole photographique est étendu à l’échelle du livre : la disposition des images est recomposée suivant l’ordre des ensembles originaux, créant un nouvel ensemble de lecture adapté à l’objet éditorial.




Deviens qui tu es
Texte de Isabelle Leprince, 2019

Cette série de corps vue de dos me touche.
J’aime cette régularité, cette façon d’interroger le médium photographique.
Tout est à sa place lors de la prise de vue : de la douceur de la lumière jusqu’aux grains d’argent du polaroïd malaxé.
Tout est là, mais ce qui fait la différence c’est autre chose.
"L’artiste sait que dans son médium vit le secret d’un univers entier" disait Jean-Claude Lemagny.
C’est ce que nous donne à voir Flore Tricotelle avec ce travail.

La répétition du dispositif de la prise de vue éloigne la chance du débutant.
Elle apporte l’assurance de la création d’une vision, d’un ensemble qui prend sens.
Bernd et Hilla Becher disaient créer dans leurs séries, une famille d’objets.
Ici, personne n’est seul. Le dispositif du montage final rassemble. La différence unit.

La nudité apporte une humanité. Il n’y a plus de références sociologiques, plus de vêtements. C’est un premier déconditionnement. La procédure typologique d’August Sanders s’efface. Ce sont les formes qui nous renseignent et témoignent d’une vie.
L’incarnation est validée.

Nous sommes hors temps. L’espace s’agrandit.
Ma sensation en tant que spectateur, devient la référence.
Je ne suis plus en face d’un corps. Je ne vois plus la différence de 1+1+1 mais la grandeur du groupe, puis encore et encore, une humanité intemporelle.
Je me reconnais dans cet inconnu. Je ne suis pas seule. Je suis dans ce constat qui me permet d’accéder à une partie plus grande que moi.
La totalité est supérieure à la somme des parties.

« Même si la photographie ne rend pas visible l’invisible, elle oblige à voir ce qui habituellement est non vu » Serge Tisseron.

Ici, l’installation fait naitre une nouvelle relation, une reliance.
La photographie est souvent associée à « la présence-absence ». C’est à dire que le sujet de l’image n’existe déjà plus quand on le voit, la photographie nous montre toujours quelque chose de l’ordre du passé. Elle parle souvent de la nostalgie, de l’absence.
La force du travail photographique de Flore Tricotelle c’est de nous adresser un lointain souvenir d’unité.
Comme un rappel de ce que nous portons en chacun de nous.
La totalité nous laisserait elle des traces ?