/// ARTICLE /// Seydou Keïta ou le choix des formats

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mercredi 13 avril 2016
/// ARTICLE /// Seydou Keïta ou le choix des formats

Je suis allée voir il y a quelques jours au Grand Palais la rétrospective de Seydou Keïta . J’avais brièvement découvert ce photographe il y a plusieurs années à Paris Photo, et depuis je revoyais régulièrement quelques-unes de ses images qui me confortaient l’idée que j’aimais son travail. J’avais notamment vu il y a deux ans je crois, des grands tirages de lui présentés aux Rencontres d’Arles au sein de l’exposition de la Collection Artur Walther , collection dont je rêverais qu’elle soit en partie mienne tant elle est composée de photographes que j’admire et qui ont eu ou ont encore une forte influence sur mon propre travail.

Bref ! Seydou Keïta. J’ai manqué beaucoup d’expos ces derniers temps mais dès que j’ai appris que le Grand Palais allait exposer Seydou Keïta, il était évident qu’il fallait que je vois cela. J’aime beaucoup l’espace qui a été choisi pour l’accueillir, qui avait déjà accueilli précédemment Mapplethorpe et Helmut Newton . Un espace, ni trop grand, ni trop petit, juste ce qu’il faut, assez confidentiel, tout ce qu’il faut.
J’entre dans l’espace avec un ami artiste qui m’accompagne. Nous commençons la visite. Les photos de Keïta sont là, grandes, majestueuses, accrochées au mur. L’ami qui m’accompagne me demande ce que je pense des tirages. Ils sont grands, pour la plupart je dirais 1x1,5m. Ils sont tirés en argentiques. Ce n’est pas rien. Mais étonnement, je n’ai pas plus de choses à en dire, ce qui est assez rare vu mon œil généralement très critique en la matière, ayant été et étant encore tireuse argentique et Fine Art. Ce sont des tirages modernes, tirés entre 1993 et 2001 et signés par Keita avant qu’il ne décède en 2001, comme l’indique le texte au début de l’expo. Je regarde les images, mais j’ai du mal à m’y connecter, je me dis que c’est surement parce que je suis assez fatiguée et que j’ai du mal à me concentrer. Nous continuons d’avancer. Après plusieurs petits espaces, nous arrivons dans un espace plus grand, le précédant rose pâle des murs laisse place à une teinte plus foncée, les précédents grands tirages laissent place à des petits formats, principalement du 13x18cm. Nous sommes dans la pièce des tirages d’époques de Seydou Keïta. Wouaouh, entrée dans un autre monde.

La salle est en arc de cercle. Une rangée de tirage de part et d’autre. Puis au milieu de la pièce deux grands comptoirs en arc de cercle également dans lesquels sont présentés deux rangées de tirages dans chaque. Je ne sais pas au total combien de tirages d’époques sont présentés, mais c’est un vrai trésor. Surtout quand on sait que le photographe conservait précieusement ces négatifs, mais ne conservait pas les tirages, et que cette collection a été constituée en récupérant des tirages à droite et gauche.

Je commence à regarder chaque image, une à une. Certaines sont magnifiques, avec une finesse et un piqué de folie. A l’époque, Keïta faisait ses tirages par contact des négatifs qu’il réalisait à la chambre 13x18. 13x18, pas besoin de plus. Me revient alors la question que mon ami m’avait posé un peu plus tôt concernant mon avis sur les tirages. En voyant ces tirages datant principalement des années cinquante, là, je comprends. On est tellement habitués à voir des tirages communs, voir mauvais, qu’il faut parfois voir de très bons tirages pour se souvenir de ce que cela veut dire ! Je ne dis pas que les grands tirages modernes présentés dans l’expo sont mauvais, non, car ils ne le sont pas, loin de là, mais les tirages d’époques ont quelque chose en plus, qui je pense n’a rien à voir avec les compétences du tireur, mais plus dans la qualité du papier qui baisse doucement mais surement de décennie en décennie. L’argent coûte cher (ha ha ha), les émulsions en contiennent de moins en moins. Conséquences : de noirs moins profond, une palette de niveau de gris moins étendue = des tirages moins bons… C’est comme si vous compariez un capteur de 3 millions de pixels (qui serait le papier d’aujourd’hui) avec un capteur de 40 millions de pixels (le papier d’époque), on a beau faire la même prise de vue, avec tous les efforts du monde, on n’aura pas le même rendu !

Mais il n’y a pas que la différence de qualité des tirages qui vient me titiller le regard, il y a aussi le format des images. Alors que je suis dans cette salle, regardant ces petits formats, cela devient une évidence. Je ne faisais que passer devant les grands tirages, sans réussir à vraiment accrocher mon regard aux images, et là, je me retrouve à regarder chaque image, à passer plusieurs secondes voire plusieurs minutes devant une image, à observer le moindre détail. Je me rends compte que mon rapport aux deux formats est complètement différent. Les grands formats quelque part m’obligent à me reculer, à prendre de la distance pour pouvoir regarder, et c’est comme si c’est distance physique que je devais mettre entre le tirage et moi créait une distance invisible et impalpable entre l’image et moi. Et puis plus je recule pour "mieux" voir l’image, plus je vois en même temps d’autres images, les images d’à côté, et cela dilue ma concentration à l’image que j’étais en train de regarder à la base. Je ne regarde plus une image, mais un ensemble d’images. Alors que les petits formats me demandent de m’approcher, de venir tout près pour regarder. Je m’approche donc, et c’est comme si j’étais en relation directe avec l’image, comme s’il n’y avait plus que l’image et moi et que plus rien d’autre n’existait autour, chaque image retient mon attention, plus ou moins longtemps en fonction des images.

Au-delà de la différence de relation qui se crée entre la photo et le regardeur en fonction des deux formats exposés, il y a aussi autre chose qui se joue, une autre histoire. Les deux formats ne montrent pas du tout la même chose. Le même cliché ne raconte pas la même information selon le format dans lequel il est présenté, et le fait que certaines images soient présentes, et en tirage moderne et en tirage d’époque permet la comparaison.

Alors que nous étions en train de débattre sur ce sujet avec l’ami qui m’accompagnait, il me dit que pour lui, ces grands tirages c’est du "spectacle", c’est pour en mettre plein les yeux. C’est vrai, ça en met plein les yeux ces grands tirages, ce format en impose de lui-même. C’est d’ailleurs la facilité du grand tirage, et ô combien de "photographes" en usent, tirez une mauvaise image en très grand format, elle fera de l’effet (à condition qu’elle soit quand même d’une bonne résolution pour permettre l’agrandissement…. quoi que !). Par contre, une mauvaise image tirée en petit format reste une mauvaise image, le petit format ne fait en général pas de cadeaux ! Mais justement, pour en revenir à Seydou Keïta, je trouve que ce "plein les yeux" en met peut-être trop dans les yeux, au risque de parasiter la lecture de l’image. Avec ce grand format, ce qui saute à notre regard, c’est une belle image qui met pleinement en valeur les jeux de motifs entre les fonds tissus et les tenues des modèles, les cadrages précis du photographe, les expressions bien choisies des modèles… D’un côté nous avons une image esthétique, alors que de l’autre, nous avons une image "document". Des images qui documentent, qui font état d’une époque, d’une population, d’une pratique tel un August Sander avec ces "Hommes du XXème siècle". Avec les tirages 13x18cm d’époque, nous sommes dans de la photographie documentaire, alors que nous basculons avec les grands formats dans de la photographie presque plasticienne, et ceux, avec pourtant les mêmes images. Et c’est merveilleux de voir ces deux approches dialoguer dans une même exposition, dans un même endroit. C’est merveilleux de constater qu’une même photographie peut avoir deux propos différents selon la forme avec laquelle elle sera présentée. Je trouve tout cela fascinant, et cela me conforte dans cette idée qu’en tant que photographe, réfléchir à l’image seule, ne suffit pas. Dominique Sudre, qui m’a transmis son enseignement de la photographie disait que faire une photo, cela commençait à partir du moment où l’on met la pellicule dans l’appareil photo jusqu’au moment où on accroche la photo au mur. Tout est important. Est-ce que l’on va utiliser du numérique ou de l’argentique, du noir et blanc ou de la couleur, quelle pellicule on va choisir, comment on va la développer, sur quel papier on va la tirer, dans quel format, avec quel support on va la présenter… Changez un seul élément et vous pourrez avoir une autre image, une autre histoire. Et au final, il n’y a pas forcément une façon de faire qui est meilleurs que l’autre, à condition que l’on sache pourquoi nous faisons nos choix, que nous l’assumions, et que cela porte notre message, notre propos ou ce que nous voulons tout simplement montrer. La photographie en elle-même avec sa part de magie et d’aléatoire (surtout pour l’argentique) dans sa réalisation technique, se charge déjà suffisamment d’apporter le soupçon de hasard et d’inconnu dont peut avoir besoin une image, le photographe n’a pas besoin d’en rajouter en tout cas pour la forme (pour le fond, c’est une autre histoire), sa mission est justement de faire les choix qui se présentent à lui à chaque étape de la construction de son image.

Pour conclure, pour moi, l’exposition de Seydou Keïta aurait pu se contenter de la salle des tirages d’époques, en tout cas, j’aurais été largement comblée. Mais comme cette exposition n’a pas été créée que pour moi (ah bon ?!), et que nous ne partageons pas tous les mêmes goûts ni les mêmes sensibilités ni les mêmes intérêts, je suis également contente que soit présentés ces grands tirages, qui apportent autre chose, une autre lecture des images, et qui surtout m’auront fait réfléchir sur l’importance du choix des formats de tirages et donné envie d’écrire ces quelques lignes.

Je vous conseille chaleureusement la visite de cette exposition, à voir et revoir au Grand Palais à Paris jusqu’au 11 juillet 2016.

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